– Comment ! vous avez du pain blanc !
Les deux Persans entraient dans le salon, le consul et sa femme, et c’était celle-ci qui s’extasiait devant la table couverte de sandwiches joliment arrangés.
Or, il n’y avait pas une minute qu’on disait à Adil bey :
– Il n’existe que trois consulats à Batum : le vôtre, celui de Perse et le nôtre. Mais les Persans sont infréquentables.
C’était Mme Pendelli qui parlait ainsi, la femme du consul d’Italie, et celui-ci, affalé dans un fauteuil, fumait une mince cigarette à bout rose. Les deux femmes se rejoignirent en souriant au milieu du salon au moment précis où des sons, qui n’avaient été jusque-là qu’une rumeur vague dans la ville ensoleillée, s’amplifiaient et soudain, au coin de la rue, éclataient en fanfare.
Alors tout le monde gagna la véranda pour regarder le cortège.
Un navire qui descendait la Loire lança deux coups de sirène pour annoncer qu’il évoluait sur tribord et le cargo qui montait répondit par deux coups lointains qu’il était d’accord. Au même moment le marchand de poisson passait dans la rue en criant et en poussant sa charrette qui sautait sur les pavés. Avant d’ouvrir les yeux, Jean Cholet eut encore une autre sensation : celle d’un vide ou d’un changement. Ce qui manquait, c’était le crépitement de la pluie sur le zinc du toit voisin, qui avait accompagné son sommeil pendant la plus grande partie de la nuit. Maintenant, il y avait du soleil. Il en avait plein les paupières closes.
Quand on observe des poissons à travers une couche d’eau qui interdit entre eux et nous tout contact, on les voit rester longtemps immobiles, sans raison, puis d’un frémissement de nageoires aller un peu plus loin pour n’y rien faire qu’attendre à nouveau.
C’est dans le même calme, comme sans raison aussi, que le tramway 13, le dernier « Bastille-Créteil », traîna ses lumières jaunâtres tout le long du quai des Carrières.
Dans le flot de voyageurs qui coulait par saccades vers la sortie, elle était la seule à ne pas se presser. Son sac de voyage à la main, la tête dressée sous le voile de deuil, elle attendit son tour de tendre son billet à l’employé, puis elle fit quelques pas.
Quand elle avait pris le train, à Bruxelles, il était six heures du matin et l’obscurité était lourde de pluie glacée. Le compartiment de troisième classe était mouillé lui aussi, plancher mouillé sous les pieds boueux, cloisons mouillées par une buée visqueuse, vitres mouillées, dedans et dehors. Des gens aux vêtements mouillés sommeillaient.
À huit heures, juste à l’arrivée à Hasselt, on éteignit les lampes du convoi et celles de la gare. Dans les salles d’attente, les parapluies perdaient des rigoles d’eau fluide qui sentait la soie détrempée. Autour des poêles, des gens se séchaient et ils étaient presque en noir, comme Edmée. Etait-ce un hasard ? Le remarquait-elle parce qu’elle était en grand deuil ?
Avait-il une seule raison grave de s’inquiéter ? Non. Il ne s’était rien passé d’anormaI. Aucune menace ne pesait sur lui. C’était ridicule de perdre son sang-froid et il le savait si bien qu’ici encore, au milieu de la fête, il essayait de réagir.
D’ailleurs, ce n’était pas de l’inquiétude à proprement parler et il aurait été incapable de dire à quel moment l’avait pris cette angoisse, ce malaise faits d’un déséquilibre imperceptible.
Pas au moment de quitter l’Europe, en tout cas. Au contraire, Joseph Timar était parti bravement, rouge d’enthousiasme.
Lors du débarquement à Libreville, du premier contact avec le Gabon ? Le navire s’était arrêté en rade, si loin qu’on ne voyait de la terre qu’une ligne blanche, le sable, surmontée de la ligne sombre de la forêt. Il y avait de grandes houles grises qui soulevaient la vedette et l’envoyaient heurter la coque du paquebot.
La concierge toussota avant de frapper, articula en regardant le catalogue de la Belle-Jardinière qu’elle tenait à la main : « C’est une lettre pour vous, monsieur Hire. »
Et elle serra son châle sur sa poitrine. On bougea derrière la porte brune. C’était tantôt à gauche, tantôt à droite, tantôt des pas, tantôt un froissement mou de tissu ou un heurt de faïences, et les yeux gris de la concierge semblaient, à travers le panneau, suivre à la piste le bruit invisible. Celui-ci se rapprocha enfin. La cIef tourna.
Un rectangIe de lumière apparut, une tapisserie à fleurs jaunes, le marbre d’un lavabo. Un homme tendit la main, mais la concierge ne le vit pas, ou le vit mal, en tout cas n’y prit garde parce que son regard fureteur s’était accroché à un autre objet : une serviette imbibée de sang dont le rouge sombre tranchait sur le froid du marbre…
Joseph Leborgne compulsa quelques dossiers, choisit presque au hasard une chemise qu’il me tendit. Sur cette chemise, il s’était contenté de coller des mots découpés dans un journal, où ils avaient constitué un titre en caractères gras : L’affaire Lefrançois.
– Une affaire pour débutant ! me dit-il. Je parie qu’après cinq minutes vous claironnez la solution. Et il ne s’occupa plus de moi. Il alla s’asseoir dans un fauteuil, devant le radiateur électrique, et il tira à lui un guéridon sur lequel était posé un pot de confiture chinoise. La plus mauvaise plaisanterie jouée à Joseph Leborgne avait été de l’appeler ainsi, car il portait son nom aussi mal que possible. C’était un homme de trente-cinq ans environ, plutôt petit et mince, extrêmement soigné. Il avait horreur des complications de la vie au point qu’il s’obstinait, étant célibataire, à vivre à l’hôtel, où il se faisait le plus souvent servir ses repas dans sa chambre.
Place Saint-Georges, une voiture rouge, de la série G.7, s’arrêta à quelques mètres de nous et une jeune femme en sortit vivement, tout emmitouflée de fourrures. Elle tendit un billet au chauffeur et s’en alla sans attendre la monnaie.
– Prenez-le, dis-je, en désignant le taxi à mon compagnon.
– Du tout ! Prenez-le, vous !
– J’habite à deux pas d’ici…
– Qu’importe ! Je vous en prie…
Je cédai. Je lui tendis la main, bien que nous ne nous connussions que de fraîche date. Il me présenta sa main gauche, car, de toute la soirée, sa main droite était restée enfouie dans la poche de son veston. Et l’instant d’après, j’étais sur le point de le rappeler. Car je tombais brusquement en plein drame, en plein mystère. Dans la voiture où je m’étais engouffré, je heurtais quelque chose. J’avançais la main et je m’apercevais que c’était un corps humain.
Les adversaires étaient de taille l’un et l’autre. Au point qu’au Parquet, l’opinion générale était que le juge d’instruction Froget allait enfin se casser le nez, ce qui n’était pas pour déplaire à tout le monde.
Il était assis devant son bureau, dans une pose qui semblait inconfortable, une épaule plus haute que l’autre, la tête penchée.
Comme toujours, il était noir et blanc : le blanc de sa chair, de ses cheveux taillés à la Bressant, et de son linge empesé ; le noir de son complet rigide.
Tel quel, certes, il datait un peu. Maintes fois on s’était demandé s’il n’était pas encore atteint par la limite d’âge, car il y avait un lustre qu’il paraissait soixante ans.
J’ai fréquenté dans sa maison du Champ-de-Mars et je voudrais me permettre une impression personnelle. Jamais homme ne m’a écrasé davantage, fait douter autant de mon opinion de moi-même que M. Froget.
Je lui racontais une histoire. Il me regardait d’un air qui pouvait passer pour encourageant. Je terminais. J’attendais un avis, un commentaire, un sourire.
Cela commença par une sensation de vacances. Quand Maigret descendit du train, la moitié de la gare d’Antibes était baignée d’un soleil si lumineux qu’on n’y voyait les gens s’agiter que comme des ombres. Des ombres portant chapeau de paille, pantalon blanc, raquette de tennis. L’air bourdonnait. Il y avait des palmiers, des cactus en bordure du quai, un pan de mer bleue au-delà de la lampisterie.
Et tout de suite quelqu’un se précipita.
Le commissaire Maigret, je pense ? Je vous reconnais grâce à une photo qui a paru dans les journaux… Inspecteur Boutigues… Boutigues ! Rien que ce nom-là avait l’air d’une farce ! Boutigues portait déjà les valises de Maigret, l’entraînait vers le souterrain. Il avait un complet gris perle, un œillet rouge à la boutonnière, des souliers à tiges de drap.
C’est la première fois que vous venez à Antibes ?
C’est une maladie qui s’attaque aux bateaux, dans toutes les mers du globe, et dont les causes appartiennent au grand domaine inconnu qu’on appelle le Hasard.
Si ses débuts sont parfois bénins, ils ne peuvent échapper à l’œil d’un marin. Tout à coup, sans raison, un hauban éclate comme une corde de violon et arrache le bras d’un gabier. Ou bien le mousse s’ouvre le pouce en épluchant les pommes de terre et, le lendemain, le « mal blanc » le fait hurler. À moins qu’il ne s’agisse d’une manœuvre loupée, d’un canot qui vienne se jeter étourdiment sur l’étrave.
Quand on avait quitté Paris, vers trois heures, la foule s’agitait encore dans un frileux soleil d’arrière-saison. Puis, vers Mantes, les lampes du compartiment s’étaient allumées. Dès Evreux, tout était noir dehors. Et maintenant, à travers les vitres où ruisselaient des gouttes de buée, on voyait un épais brouillard qui feutrait d’un halo les lumières de la voie. Bien calé dans son coin, la nuque sur le rebord de la banquette, Maigret, les yeux mi-clos, observait toujours, machinalement, les deux personnages, si différents l’un de l’autre, qu’il avait devant lui. Le capitaine Joris dormait, la perruque de travers sur son fameux crâne, le complet fripé. Et Julie, les deux mains sur son sac en imitation de crocodile, fixait un point quelconque de l’espace, en essayant de garder, malgré sa fatigue, une attitude réfléchie. Joris ! Julie !
Blessé par un mystérieux agresseur au cours de son voyage, Maigret s’est arrêté dans un triste état à Bergerac. A l’hôtel d’Angleterre, il occupe la meilleure chambre et, cloué au lit, il contemple la grand-place provinciale toute d’ombre et de lumière. Une scène de théâtre derrière laquelle s’agite un fou. Un fou – le commissaire en est persuadé – qui parle, qui rit, qui va et vient comme tout le monde.
Paralysé et impénétrable, immobile, bien calé contre ses oreillers, Maigret scrute, enflamme, galvanise les habitants de cette petite ville. Peu à peu, des choses troubles et dramatiques apparaissent. On donnerait cher pour le voir disparaître.
– Vous êtes obstiné, commissaire ?
– Vous savez, quand on est couché toute la journée et qu’on n’a rien à faire…
Quand Maigret descendit du train, en gare de Givet, la première personne qu’il vit, juste en face de son compartiment, fut Anna Peeters. à croire qu’elle avait prévu qu’il s’arrêterait à cet endroit du quai exactement ! Elle n’en paraissait pas étonnée, ni fière.
Elle était telle qu’il l’avait vue à Paris, telle qu’elle devait être toujours, vêtue d’un tailleur gris fer, les pieds chaussés de noir, chapeautée de telle sorte qu’il était impossible de se souvenir ensuite de la forme ou même de la couleur de son chapeau.
Un grattement timide à la porte ; le bruit d’un objet posé sur le plancher ; une voix furtive : « Il est cinq heures et demie ! Le premier coup de la messe vient de sonner… » Maigret fit grincer le sommier du lit en se soulevant sur les coudes et tandis qu’il regardait avec étonnement la lucarne percée dans le toit en pente, la voix reprit : « Est-ce que vous communiez ? » Maintenant, le commissaire Maigret était debout, les pieds nus sur le plancher glacial. lI marcha vers la porte qui fermait à I’aide d’une ficelle enroulée à deux clous. lI y eut des pas qui fuyaient, et, quand il fut dans le couloir, il eut juste le temps d’apercevoir une silhouette de femme en camisole et en jupon blanc. Alors il ramassa le broc d’eau chaude que Marie Tatin lui avait apporté, ferma sa porte, chercha un bout de miroir devant lequel se raser.
Il était dix heures du soir. Les grilles du square étaient fermées, la place des Vosges déserte, avec les pistes luisantes des voitures tracées sur l’asphalte et le chant continu des fontaines, les arbres sans feuilles et la découpe monotone sur le ciel des toits tous pareils. Sous les arcades, qui font une ceinture prodigieuse à la place, peu de lumières. A peine trois ou quatre boutiques. Le commissaire Maigret vit une famille qui mangeait dans l’une d’elles, encombrée de couronnes mortuaires en perles. Il essayait de lire les numéros au-dessus des portes, mais à peine avait-il dépassé la boutique aux couronnes qu’une petite personne sortit de l’ombre. C’est à vous que je viens de téléphoner ? Il devait y avoir longtemps qu’elle guettait. Malgré le froid de novembre, elle n’avait pas passé de manteau sur son tablier. Son nez était rouge, ses yeux inquiets.